critique qui sent la Palme


MEMORIES OF ARNAQUE

Quand Ki-woo entrevoit l’opportunité de donner des cours d’anglais à la fille d’une riche famille, sa famille, qui survit d’arnaques et de combines minables, le pousse à tirer le meilleur parti de la situation. Mais ce qui démarre comme un stratagème rémunérateur et presque innocent va prendre un tour aussi terrible qu’inattendu.

Avec pareil point de départ, on imagine que Bong Joon-ho va de nouveau se pencher sur des conflits de classe, et en examiner la lutte sanglante. Si ces éléments sont depuis toujours au programme de sa filmographie, il les agence bien différemment dans Parasite.

Quand le dispositif théorique a par le passé alourdi les récits du cinéaste, on sent ici un désir manifeste de sacrifier une forme de finesse analytique pour maximiser la puissance du propos. Ainsi, il faut moins de dix minutes à Parasite pour établir ses grands principes, dévoiler un élément perturbateur, et complexifier à l’extrême la situation, le tout avec un humour dont la férocité laisse pantois.

 

photoUn frère et une soeur plus que débrouillards

 

La mise en scène se consacre intégralement à la lisibilité de l’espace et à la manipulation de la géographie, autorisant le spectateur dès les premiers instants à saisir les enjeux du décor presque unique du film, tout en le dupant avec une malice revigorante.

Moins compositeur d’images obsédantes que sur ses précédents films, le cinéaste lance toutes ses forces dans la bataille de l’intensité narrative, soignant son montage et le tempo interne des séquences afin de multiplier les moments de tension paroxystiques, certains faisant directement écho à La Cérémonie de Claude Chabrol.

Non pas que Bong Joon-ho ait renoncé à la minutie de son cinéma, mais on sent régulièrement que sa focale passe moins par l’édification de plans parfait que par la confection d’une mélodie d’ensemble, qui nous embarque dans une accélération exponentielle, et dont la célérité demeure le rouage primordial. Mêlant les temporalités, les espaces et les tonalités avec une précision chirurgicale, il offre plusieurs moments de bravoure, allant d’un complot pêchu à une séance de cuisine rocambolesque, aux issues incertaines et aux conclusions ravageuses.

 

photoUn riche couple, pas tout à fait au bout de ses surprises

MONEY-PIERCER

Ce qui permet au film de retrouver la verve politique de son auteur, c’est l’intelligence maniaque de sa construction. Truffé de symboles, d’images se faisant écho les unes aux autres, le réalisateur de Memories of murder transforme progressivement sa comédie sardonique en chronique sociale horrifique, où l’humiliation des travailleurs se fait moteur de la violence à venir.

Ainsi, dès la première séquence, apparaissent les insectes auxquels va inconsciemment s’identifier la famille de Ki-taek, jusqu’à se transformer littéralement en rampant lors d’une séance de cache-cache aussi hilarante que génératrice de tensions. Il en ira de même pour tous les motifs structurant l’univers faussement aseptisé dans lequel se déroule l’essentiel de l’intrigue, réservant régulièrement des effets de sidération mordants, alors que l’ambiguité du propos se fait toujours plus prononcée.

 

photoSong Kang-ho

 

Grâce à ses bouffées de suspense implacablement orchestrées, la mutation du métrage s’opère presque au corps défendant du spectateur, qui réalise à la faveur d’une séquence torrentielle combien Parasite a sombré dans la tragédie. Peu importe dès lors que son épilogue s’attarde un peu, ou que le metteur en scène sacrifie son goût de l’ambivalence sur l’autel du choc.

En effet, la construction générale du récit s’avère parfaitement retorse, et quand le rire amer laisse place à l’horreur politique, on réalise soudain avec quel soin le scénario a distillé au gré de son arnaque tentaculaire les ingrédients d’un poison autrement plus létal.

 

photoUn couple au-dessus de tout soupçon…

 

Faisant initialement mine de renvoyer dos à dos ces deux familles, des escrocs affreux, sales et méchants d’un côté, et leurs proies riches, ivres de fatuité et d’inconséquence, le film attend son dernier tiers pour altérer son dispositif de départ, troquant le jeu de massacre truculent pour un carnage autrement plus concret. Alors que la gravité des situations se fait jour à la faveur d’une apocalypse météo qui s’en prend directement à la théorie économique du ruissellement, Parasite dévoile toute sa puissance d’arrêt. Finalement plus désespéré que bien d’autres propositions de Bong Joon-ho, il autopsie sans pitié aucune les mécaniques dressant les individus les uns contre les autres.

Et malgré tout à la faveur d’un équilibre sidérant entre humour, architecture piégeuse et redoutables trouvailles scénaristiques, il parvient jusque dans sa dernière réplique, à conserver une ironie tranchante et délectable. C’est là que se niche la grande élégance du film, qui en dépit de sa radicalité et de sa mise en scène au scalpel, ménage toujours le confort du spectateur, conscient que du plaisir profond qu’il retirera dépend la réception de son propos. De cette performance funambule, le réalisateur tire peut-être son meilleur film à ce jour.

 

affiche finale

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